Galerie Corps et Scène
Sébastien Krauer
Lausanne, Suisse

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ANNE LOUTREL

presse Anne Loutrel : l’urgence de dire Exposition
Nous sommes dans l’urgence. Galerie Corps et Scène : quel est l’objet des expositions, des conférences, de la recherche ? Quel est l’objet qui provoque l’artiste, le conteur, l’écrivain à dire ? Au fil des expositions et des rencontres avec les regardeurs et avec les artistes, je constate que cet objet reste à distance, comme le pied de l’arc-en-ciel, comme l’horizon.

S’agit-il d’exprimer quelque chose ? Non. S’agit-il de porter aux nues la création artistique ou littéraire ? Non. S’agit-il de faire comprendre quelque chose ? Non. L’artiste, le conteur, l’écrivain racontent une histoire sur leur chemin vers l’horizon, et cela leur donne, provisoirement, un statut. Et nous n’arrivons jamais à la fin de l’histoire : ce qui souligne l’urgence. Non pas les urgences, ces problèmes qu’on solutionne et qu’on classe. mais l’urgence, qui rebondit sur une autre urgence, qui nous réveille la nuit, urgence tranquille cependant, qui nous porte à écrire et à laisser une trace. L’objet reste hors de portée, provoquant, intouchable, la question se précise mais reste sans solution. Je poursuis ma route, la couleur intervient.

Sur la route, comme par hasard, Je rencontre Anne Loutrel qui écrit. L’écriture d’Anne Loutrel, comme celle de Joyce, dans l’urgence d’un voyage qui ne finit pas, de la rencontre annoncée d’Ulysse et Pénélope qui rebondit dans l’inattendu : après le voyage, le voyage encore.

Urgence de la respiration, de la spirale, qu’Anne Loutrel appelle apnée, A-ponie, A-tarente, urgence d’une respiration introuvable. mais le temps scande la vie, et la couleur en est la condition. Le chef d’orchestre dessine dans l’air les battues du rythme, même ces battues s’écrivent. Apnée, alangue : la langue se tait et nous écoutons le battement, la langue se tait et le peintre se met à peindre.

La langue se tait, c’est le silence et du silence descend l’écoute. Descendance du silence. Peindre, pour Anne Loutrel, c’est à partir du silence, écouter. Peindre, écrire. toujours dans l’urgence. La relation, la barre, la crucifixion, la rencontre impossible d’Ulysse et Pénélope, le pont : bridge is love. Dans l’urgence, l’artiste donne ce qu’il n’a pas et parle dans une autre langue.

Nous avons parlé de longues heures, Anne Loutrel et moi, dans son vieil appartement de Boulogne Billancourt, du destin de la trace, du symbole, de la lettre et du chiffre, de l’autre langue, de la couleur qui fait vibrer la mémoire. Et en parlant, elle m’a montré des centaines, des milliers d’écritures, un foisonnement de lettres, de peintures qui n’expriment rien mais qui évoquent et qui résonnent, toujours dans la musique, art de la lumière, et dans la danse, art du silence. Dans l’urgence, l’urgence tranquille.

Nous avons rencontré la haine : prendre, laisser. Vers l’abstraction, tirer de cette production immesurable le message. Plus nous en avons pris, plus nous en avons laissé, et doucement nous avons travaillé. En travaillant je lui posais des questions, et les réponses variaient infiniment.

Des étagères comme la bibliothèque de Babel, avec des milliers de cahiers, des toiles empilées jusqu’au plafond, nous étalions les écritures, affichions les images le long des murs, et il y en avait toujours plus. Encore. Le thé, sur la table ; le parquet qui craque ; dehors il fait froid ; le soleil éclaire l’endroit du sol où je photographie l’une après l’autre une centaine d’oeuvres ; la matière de la parole, entre le langage et l’image.

Le pont s’était établi de Boulogne à Lausanne qui devient « l’ose Anne », urgent, déjà alors que l’artiste était allée à la rencontre de Geneviève Roulin il y a trois ans pour lui montrer son travail au Musée de l’art brut, et qu’une grande amitié se nouait entre les deux femmes et avec Jean de Martini, l’architecte. Et de Lausanne à Boulogne lorsque sur la suggestion de Lucienne Peiry et Michel Thévoz, et à la lecture de l’écrit de Lise Maurer sur Anne Loutrel je suis allé rencontrer cette dernière et que nous avons décidé de cette exposition. Un va-et-vient pour s’apercevoir que l’art n’arrive jamais vraiment à être brut, puisque l’objet ne se laisse pas toucher. Un voyage incessant.

L’urgence rebondit : qu'allons-nous dire, encore? Qu'allons-nous écrire? C’est un pari, parce que nous ne pouvons pas rester sans respirer.

Sébastien Krauer