Galerie Corps et Scène
Sébastien Krauer
Lausanne, Suisse

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SUISHÛ T. KLOPFENSTEIN-ARII

L'esprit de l'écriture — peinture et calligraphie

exposition du 11 mars au 29 avril 2007
Avec la collaboration du Cercle Suisse Japon


Suishû Tomoko Klopfenstein-Arii :
l’idée opère à l’écriture 

La rencontre avec le Japon a commencé, dans notre expérience, il y a vingt-trois ans, avec le congrès de culture internationale, à Tokyo, de la Fondation Armando Verdiglione, intitulé La sexualité. D’où vient l’Orient, où va l’Occident, et avec la publication aux Éditions Spirali, à Milan, des œuvres des romanciers Nada Inada et Yasushi Inoue, du psychanalyste Keigo Okonogi, du psychiatre Shigeru Horiuchi.

Ce voyage poursuit avec cette exposition de madame Suishû Tomoko Klopfenstein Arii à la galerie Corps et Scène.

Il s’agit d’écriture. Le mot calligraphie est un mot occidental, grec : la belle écriture, qui est utilisé trop rapidement en français pour parler de cet art ancien au Japon et en Chine. L’allemand restitue plus précisément ce dont il s’agit avec le mot Schriftkunst, art de l’écriture. En effet, l’art japonais et chinois de l’écriture ne s’intéresse pas à la beauté, mais à l’esprit, au message, à la qualité. Esprit de l’écriture : nous parlons, ici, d’une écriture qui va au-delà d’un codage standard et fonctionnel à un sens commun, d’une écriture qui aborde la communication sans éviter le malentendu. Est-ce ce que l’Europe appelle le beau : la beauté de la différence, de cet écart infini qui fait la poésie ?

L’art japonais de l’écriture, Suishû Tomoko Klopfenstein Arii le définit comme « art de disposer des traits noirs sur le papier blanc ». L’esprit qui n’est pas opposé à la lettre, mais qui lui donne sa noblesse et ses infinies combinaisons, ses infinies dispositions — comme le noir et le blanc. Non pas codage, mais chiffre, zéphyr, vent qui va et puis revient : la lecture est à la pointe de l’écriture.

C’est en parlant, avec l’artiste, du texte de l’affiche pour cette exposition que ce débat s’est ouvert. Cherchant un sous-titre pour l’exposition Calligraphie (quand même), j’avais écrit, sans trop y penser et surtout pour structurer l’esquisse graphique de l’affiche, l’écriture et le beau. Il y avait là aussi Naoko Tanno, présidente du Cercle Suisse-Japon, sa collaboratrice Tchié Murano et la cantatrice Sakuya Koda, et dans notre conversation en français, en allemand et en japonais, nous avons trouvé cet étrange et magnifique malentendu entre la beauté et l’esprit. Un malentendu qui m’a semblé donner une indication intéressante pour l’abord de l’art : l’œuvre d’art serait d’abord un texte, qui exige une, plusieurs lectures, comme un roman, comme une poésie, non pas pour être compris, ni pour être trouvé beau, mais pour transmettre un message insaisissable et pourtant précis.

Alors, le sous-titre est devenu, en parlant, L’esprit de l’écriture. Un titre qui en dit plus de cette rencontre : l’idéographie, l’écriture de l’idée, l’idée qui opère à l’écriture, est une opération de l’esprit. Cette opération va et vient, comme le vent, de l’image à la lettre et de la lettre à l’image.

Suishû Tomoko Klopfenstein-Arii, de l’idéogramme qui indique le matin, construit en peu de traits, mais dans un long travail d’écoute, le paysage d’un matin, et c’est un geste qui nous entraîne dans son mouvement. Nous lisons le matin. Ainsi, chaque tableau est un mot, et l’exposition devient une phrase, un haiku, narrant par condensation une série de paysages, de portraits, d’impressions qui engendre comme un écho acoustique : lune, espoir, maintenant, vie, vent, adresse, tendre

Ce geste qu’une femme, romancière de l’image, accomplit avec constance en Europe, depuis quarante ans, trouve un écho large, en Suisse, en France, en Allemagne, en Italie, en Angleterre : est-ce parce qu’en Europe, nous avons soif d’une image qui ne soit pas limitée à sa signification ?

Sébastien Krauer


La calligraphie - l'esprit de l'écriture
(extrait de: Suishu T. Klopfenstein-Arii. Schrift und Schriftkunst in China und Japan. Editions Peter Lang, Berne, 1992)

La calligraphie, patrimoine culturel vivant, a toujours profondément marqué les peuples d’Extrême-orient. C’est là le fruit des efforts et de la sensibilité d’écrivains publics et de maîtres calligraphes qui ont su non seulement se servir de leur système de signes à des fins pratiques mais en faire une discipline fondée sur l’esthétique et l’élever ainsi à un art achevé.         

D'après les fouilles de janvier 1993, quelque 3500 voire même 4300 ans se sont écoulés depuis que furent couchés sur papier les plus anciens caractères chinois préservés jusqu’à nos jours ; il faut en outre remonter de 2000 ans dans l’histoire pour retrouver les premières traces de ces signes au Japon. Non contents de reprendre tous les styles d’écriture alors pratiqués dans l’Empire du Milieu, les Japonais, grâce à l’invention de l’écriture syllabaire nippone (kana), ont mis au point d’innombrables innovations.                      

Jusqu’à une période avancée du XIXe siècle, la frontière entre l’usage quotidien de l’écriture et la calligraphie était très floue. L’écriture au pinceau perdant alors de son importance pratique, les deux approches se sont nettement dissociées. De nos jours, l’écriture au pinceau soit joue un rôle pédagogique dans la mesure où elle entend développer le sens des proportions des signes et pérenniser la tradition de ce mode d’expression, soit est considérée comme une activité artistique, à savoir la calligraphie.

Selon Takahama Kyoshi, célèbre poète « haiku » de notre siècle, le haiku est la poésie de la pudeur puisqu’en quelques mots, il condense les sentiments pour créer un espace d’une profonde intériorité. En ce sens, la calligraphie est comparable à l’univers du haiku, monde vivant en noir-blanc sans apparat ni couleur, dans lequel les lignes noires sont tracées silencieusement sur du papier blanc.

La perception de l’espace et le sens des proportions, caractéristiques toutes japonaises qui se retrouvent dans l’architecture, l’aménagement intérieur, le design, bref, dans presque tous les domaines de la vie quotidienne, se reflètent également dans la calligraphie. S’il me fallait traduire par une seule formule la calligraphie sino-japonaise, je dirais que c’est l’art du trait noir et de sa disposition sur une surface blanche. Bien qu’elle se fonde sur des caractères traditionnels, elle peut être perçue en définitive comme une imagerie abstraite, offrant des possibilités quasi illimitées à l’expression personnelle.



Interview de
Suishû Tomoko Klopfenstein-Arii
Propos recueillis par Claudia Marson, 1999 

Madame Klopfenstein-Arii, qu’est-ce qui vous a conduite à la calligraphie ?

Dès l’âge de sept ans, je fus envoyée chez un maître calligraphe par ma mère. Après mes études de sociologie, j’ai longtemps hésité quant a mon avenir professionnel. J’aurais pu moi aussi, comme l’avait fait ma mère, devenir grand maître de la cérémonie du thé. Mais j’ai opté pour la calligraphie puisqu’en écrivant, je puis me distancer de choses et vouer toute mon énergie à chaque trait de pinceau.

Combien de temps faut-il s’exercer pour devenir un maître en calligraphie?

Toute sa vie durant. Bien sûr, cela varie d’une personne à l’autre ; certains progressent plus rapidement que d’autres, mais cela ne signifie pas pour autant que les plus lents sont automatiquement les moins bons.

Votre façon de calligraphier n’est pas toujours traditionnelle. Quel écho réserve-t-on au Japon à vos créations modernes ?

Plusieurs cercles d’écriture n’approuvent ni ma démarche, ni mes œuvres. Lorsque j’ai décidé d’entamer ma propre voie, il y a environ quinze ans, mon vénéré maître Takazawa Nansô m’a encouragée à poursuivre, bien que toute sa vie durant, il n’ait pratiqué que la calligraphie traditionnelle. Je suis très reconnaissante d’avoir pu travailler la calligraphie classique de longues années durant. Si mon style actuel est moderne, la tradition reste omniprésente dans tout ce que je fais — une manière de procéder que j’essaie d’ailleurs également de transmettre à mes élèves.

Expliquez-nous le devenir d’une toile.

La calligraphie, c’est avant tout l’art de disposer des traits sur une surface.

Devant moi, une feuille blanche, j’écris à l’encre noire : lorsque le noir commence à respirer, à vivre sur le fond blanc, je pose mes pinceaux.

Combien de temps consacrez-vous à une œuvre ?

Cela varie beaucoup. Comme il est impossible de corriger ce que l’on a calligraphié, je répète mille fois la même chose jusqu’à ce que les caractères reflètent ce que j’avais en tête. Une fois ce processus complété et avec un certain recul, j’examine plusieurs fois ce que j’ai fait. Il se peut alors arriver que, insatisfaite, je recommence à zéro.

Que faites-vous en ce moment ?

J’enseigne la calligraphie et l’histoire de la calligraphie a l’Université de Zurich, avec des exercices pratiques.

Ces dernières années, l’UNICEF s’est adressé à moi plusieurs fois pour me demander si j’accepterais de mettre certaines de mes œuvres a leur disposition pour des cartes. Comme j’ai toujours admiré ce que fait l’UNICEF, j’ai accepté avec plaisir. Ainsi, j’ai crée deux cartes pour la collection de 1999 et deux autres suivront l’année prochaine: je me réjouis déjà!

Quand êtes vous arrivée en Suisse et qu’est-ce qui vous a poussé à faire ce pas?

En 1967, j’étais partie avec une amie afin de découvrir la Suisse. Pour les Japonais, la Suisse a toujours été et reste un pays de rêve. Peu de temps après, j’ai rencontré celui qui allait devenir mon mari. Aujourd’hui, je suis très reconnaissante et heureuse de pouvoir vivre ici.

Qu’est-ce qui vous rend heureuse ici ?

Le fait de pouvoir transmettre à d’autres l’art sino-japonais de la calligraphie. La Suisse est un pays très beau et très agréable, très intéressant aussi sur le plan culturel et humain. J’ai noué ici de nombreux contacts à la fois précieux et profonds.

Seriez-vous devenue une artiste aussi réputée si vous étiez restée au Japon ?

Si j’étais restée dans mon pays, la pression des cercles d’écriture traditionnels aurait été très forte. En Suisse, je suis nettement plus libre. Dans ce contexte, les contacts directs avec l’art européen, avec les gens d’ici et avec la nature ont joué un grand rôle dans mon évolution, impact qui se reflète dans mes œuvres.

Retournez-vous souvent au Japon?

Tout comme la Suisse, le Japon est un pays important dans ma vie. J’y rentre donc au moins une fois par année, j’y retrouve des amis, je vais voir des expositions et j’achète du matériel pour mon travail.

Quel sont les aspects du Japon qui vous manquent le plus?

Au début, c’était la nourriture. J’aime également beaucoup la musique et le théâtre traditionnels et contemporains de mon pays. De plus, je suis ravie que mon mari soit japonologue : son travail nous permet de rencontrer une foule de personnes intéressantes avec lesquelles je peux parler de mon pays — parfois même en japonais.

Cultivez-vous des traditions japonaises ici, en Suisse?

La simplicité et la sobriété typiquement japonaises font partie de mon quotidien.

Que pensez-vous de la femme suisse?

Sur le fond, les Suisses et les Japonais se ressemblent assez. Au début, il y a cette réserve, cette retenue typique. Mais des que l’on se connaît mieux, une relation plus profonde peut s’installer assez rapidement.


Une position artistique digne d’éloge
Prof. Takazawa Nansô, Chiba-Tokyo (1911-1992)
(leader et dirigeant de plusieurs organisations de calligraphie)

Ce qui m’impressionne particulièrement, dans l’œuvre de madame Suishû Tomoko Klopfenstein-Arii, c’est sa position progressive et son esprit de recherche face à la calligraphie. Dans la pratique de l’art, elle s’est occupée aussi bien de la tradition japonaise que de la tradition chinoise et elle a acquis un diplôme de maître dans les cinq modes d’écriture : l’écriture sigillaire, l’écriture des scribes, l’écriture régulière, l’écriture courante, l’écriture conceptuelle ainsi que dans l’écriture Kana. Cependant, elle ne se limite pas à l’aspect technique et pratique, mais elle se consacre avec grand intérêt à l’étude des théories de l’écriture et de l’histoire de la calligraphie. Son travail pour découvrir un nouveau monde en partant de la connaissance exacte des maîtres classiques, et pour développer un style moderne, qui lui est propre, est réjouissant.

« L’écriture est le portrait du cœur », disait un vieux maître. Et, en effet : de quelque style d’écriture qu’il puisse aussi s’agir, les calligraphies de Madame Suishû, sa personnalité, qui leur correspond, une tenue de pinceau naturelle, opèrent sans affectation, de façon lumineuse et plaisante, et elles sont pourtant une force pleine et retenue. Si ces qualités se développent encore, elle produira à l’avenir, sans nul doute, de plus en plus d’œuvres d’un grand rayonnement.

En conclusion, je rends hommage et donne l’expression de ma haute estime pour son exigence, comme professeur de calligraphie dans un pays très éloigné, que notre culture scripturale soit diffusée et qu’elle soit bien reçue.


l'artiste

Née à Wakayama (Japon), Suishû Tomoko Klopfenstein-Arii est la seconde fille d’un médecin et poète Haiku et d’une mère Grand maître de la cérémonie du thé.

Dès l’âge de 7 ans, elle débute l’apprentissage de l’art traditionnel de la calligraphie au pinceau auprès des grands maîtres Taniguchi Soseki, Fujita Reisen, Toyoda Fumi et Tokazawa Nansô. Elle poursuit ses études et obtient un diplôme de sociologie à l’Université Dôshisha à Kyôto, ainsi que son diplôme de Grand Maître en calligraphie sino-japonaise. Elle développe depuis quelques années de nouveaux modes d’expression artistique basés sur la technique de l’écriture au pinceau.

Depuis 1967, Suishu Tomoko Klopfenstein-Arii vit en Suisse, où elle a épousé le professeur et japonologue suisse Eduard Klopfenstein (de l’Université de Zurich). Elle participe à d’innombrables expositions personnelles et collectives en Suisse et à l’étranger.

Depuis 1976, elle est chargée de cours ou séminaire d’Asie orientale de l’université de Zurich ; plusieurs prix lui ont été décernés.


Expositions récentes

Collection Baur, Genève
Musée des Arts Décoratifs, Lausanne
Stadthaus Zürich
Museo d’Arte Mendrisio (Tessin)
Associazione Culturale Arte Giappone (Milan)
Städtisches Museum Aschaffenburg (Allemagne)
Augustinermuseum, Fribourg-en-Brisgau (Allemagne)
Schule für Gestaltung, Beme
Landgut Schloss Greifenstein (Staad bei Rorschach, Suisse)
Lichthof de l'Université de Zurich
Paulus-Akademie, Zurich
Ueno no mori Museum (Tokyo, Japon)
Japanische Botschaft, Berne
Consulat du Japon, Genève
Yokohama Yubin Chokin Kaikan, Yokohama (Japon)
Völkerkundemuseum der Universität, Zurich
Kulturarena Wittighofen, Berne
Centre Européen d’Études Japonaises en Alsace (Colmar)
Palais des Nations, Genève
Japanisches Kulturzentrum, Düsseldorf
Galerie Gluri Suter Huus, Wetttingen
To B. Gallery, Bad Ragaz
Galerie Am Leewasser, Brunnen (Suisse)

En 2007 :

Galerie Corps et Scène, Lausanne (11 mars - 29 avril)
Centre Culturel Franco-Japonais, Paris (28 mars - 25 avril)
(voir le site)

Publications

Suishû Tomoko Klopfenstein Arii, Schrift und Schrittkunst in China und Japan, Schweizer Asiatische Studien, Heft 13, Peter Lang Verlag, Bern 1992.

Carte pour les collections de l’UNICEF 1999, 2000, 2003
Douze cartes pour le Museum Rietberg (Zürich), 2001

Catalogues :
Suishû Tomoko Klopfenstein Arii, 1987
Collection Baur, Genève
Städtisches Museum Aschaffenburg

Conférences suivies de démonstrations sur la calligraphie chinoise et japonaise dans différentes villes.

Décors du spectacle Camille Claudel, par Nishikawa Senrei et l'ensemble Senrei, danse classique japonaise, à l’
Octogone, Pully (Suisse) le 25 mars 2007 et à la Maison de la Culture du Japon, Paris, le 30 mars 2007 (voir les informations)




Le portrait




L’écriture est le portrait du cœur
J’aimerais aller sur ce chemin
Sans hâte
Loyalement
M’éprouvant moi-même
Et aspirant au perfectionnement
J’aimerais réussir des écritures particulières
Qui ne soient pas l’expression d’un exotisme extrême-oriental
Mais qui parlent directement aux humains
Et les émeuvent
— pour toute la vie…

Suishû





Oeuvres L'idée opère à l'écriture L'esprit de l'écriture Interview Une position… Biographie de l'artiste Expositions Publications Dossier de presse [pdf]