J’ai rencontré Anne-Marie Gonzalez alors qu’elle commençait une recherche, il y a bientôt vingt ans. Et cette rencontre s’est poursuivie autour d’un malentendu extrême. Elle était arrivée de Colombie à l’âge de sept ans, de nombreuses années auparavant, dans une Suisse qui pour elle n’avait rien eu d’un Eldorado. Et de difficulté en difficulté, elle cherchait des mots et des images bien à elle pour dire quelque chose de cette traversée incroyable.
Elle a trouvé d’abord un brouhaha, un bruit de voix, et elle a poursuivi la recherche. Cet itinéraire a croisé celui de Claire-Lise Grandpierre, une entrepreneuse, psychanalyste, chiffrante et poète, à Lausanne, qui d’un bruit de voix l’a invitée à une parole originaire, et d’un brouhaha l’a invitée à un mouvement.
Anne-Marie Gonzalez a alors rencontré le silence. Sur ce silence, le mouvement, petit à petit, a commencé à se détacher. Mouvement des phrases d’un livre, puis mouvement du corps avec la danse classique et moderne, jusqu’à la rencontre d’une artiste elle aussi venue d’un pays lointain, avec le vol des oies sauvages : Louise Norlander, qui lui a proposé le mouvement de la terre, le mouvement de la matière : la céramique et son parcours, de l’émergence de la forme puis de la couleur jusqu’à la transformation dans la chaleur d’un four. Puis, un nouveau chapitre s’est ouvert avec l’artiste plasticienne Chantal Quehen pour un nouveau mode de récit, à travers le geste, la couleur et la lumière de la peinture.
Avec ces trois interlocutrices, Claire-Lise Grandpierre du côté du langage, Louise Norlander du côté de la matière et Chantal Quehen du côté de l’image, Anne-Marie Gonzalez a fait arriver sa recherche à l’écriture. Écriture sur la terre, sur le papier, écriture de la couleur, de la lumière, écriture comme geste originaire. Émergence du corps, émergence de la femme, émergence du visage, du geste, dans ses sculptures et ses peintures. Avec l’intervention du raku, à la fois technique et questionnement, provocation, abord de l’inconnu, vendeur de fumée qui donne vie de façon inattendue à chacune des œuvres et lui permet d’aller son chemin, de se détacher.
Anne-Marie Gonzalez a ainsi donné une scène au corps de nombreuses histoires, que chacune de ses oeuvres, sculptures et peintures, portraits, animaux, paysages, portent aujourd’hui vers l’infini des fables que chacun de nous y trouve. C’est aussi le long d’un itinéraire d’où la difficulté n’a jamais été absente qu’elle a construit un théâtre, une galerie de portraits qui racontent avec une grande finesse des aventures extraordinaires, parfois étranges, qui entrent dans un mythe. C’est comme une lettre joyeuse qu’elle écrit à des interlocuteurs inconnus.
Ce malentendu extrême qu’il y a toujours entre un galeriste et un artiste, je l’ai traversé avec elle, ces années, autour du récit qu’elle tentait de faire, de mon récit, et il arrive aujourd’hui à une qualité qui nous échappe, à elle comme à moi. Quelque chose se conclut avec un rire, et une nouvelle aventure commence.